État de Minas Gerais, Miradouro, 16 avril 2019. Voilà déjà une semaine que je me trouve dans cette petite ville de moyenne altitude où le temps s'écoule paisiblement en compagnie de Marcos, Josué et Antonio. Les parties de pêches, les randonnées vers les cascades des environs, les visites dans quelques fermes sur les hauteurs ainsi que de nombreuses virées en "vocho" ont rythmé nos journées bien remplies. Marcos et ses amis ont tous environ 25 ans, sont très attachés à leurs racines et alternent périodes d'inactivité et petits boulots, tout simplement parce qu'il n'y a que ça dans les environs sur un marché du travail en berne... pompiste un mois par-ci, vendeur dans un commerce deux semaines par-là, garagiste les week end pour dépanner un ami...ici il faut savoir tout faire et saisir les opportunités quand elles se présentent ou alors déménager.
Avec des rentrées d'argent aussi incertaines, la prudence est de mise. Heureusement, les faillots et le riz ça ne coûte pas cher! Rajoutez-y le produit de notre pêche (au filet ou à la canne) et du braconnage (pose et relevé de quelques pièges à poissons) et vous vivez décemment.
Bien sûr le braconnage et la pêche au filet sont tous deux illégaux mais que voulez-vous, il faut bien manger! et puis le tout, c'est de ne pas se faire prendre...Ainsi, Marcos pratique ce que j'appellerais un braconnage responsable et raisonné dans la mesure où il ne prend que de quoi se sustenter lui et sa famille et ne cherche absolument pas à en tirer un quelconque profit. De plus il n'y a pas de gaspillage car l'intégralité des prises collectées terminent dans l'assiette et les petits poissons sont systématiquement remis à l'eau.
Qui plus est, Marcos n'a guère d'autres choix car sa femme Amanda est en congés maternité depuis la naissance de leur petit Freddy il y a peu et qu'ils viennent donc de faire face aux dépenses élevées de l'accouchement qui restent entièrement à leurs charges. Rajoutez encore le fait qu'ils aient choisi d'héberger un cycliste qui mange comme 4 et vous y serez! Dans ces conditions, je ne peux que compatir et participer: Par conséquent, je suis initié à la capture au filet, mais je me rends vite compte que maîtriser ce lancer demande beaucoup d'expériences, de la patience, ainsi que de la technique aussi bien dans la préparation du filet que dans le lancer en lui-même. J'abandonne donc après quelques essais que je qualifierai tout simplement de catastrophiques et retourne sans remords à la canne à pêche afin d'augmenter mes chances de ramener quelques prises.
Du point de vue géographique: cette ville d'environ 10.000 habitants, entourée par de petites forêts clairsemées recouvrant les nombreux sommets alentours est localisée dans une petite vallée isolée dont le centre ville se situe aux alentours de 500 mètres d'altitude. Elle est traversée du nord au sud par le rio Gloria qui scinde la ville en deux et cette rivière est elle-même alimentée par 3 ruisseaux venant tous de son flanc ouest. C'est là que se trouve les nombreuses "cachoeira" (cascades) que nous visiterons. Sur le flanc est, un peu en contrebas, on y trouve quelques étangs puis les montagnes s'élèvent à nouveau de ce côté là aussi. La ville n'est pas très étendue malgré la population et des constructions à la verticale (par manque de place sans doute) dominent l'essentiel du paysage semi-urbain. De par sa position enclavée, on y trouve très peu d'industries et l'essentiel des emplois est occupé soit par les services soit par l'élevage essentiellement bien que dans les écarts où de l'altitude est rapidement gagnée on y trouve quelques plantations de cafés que l'on devine au loin par ses rangées caractéristiques...
Ici, la "vocho" (coccinelle) est reine: En effet cette voiture mythique reste très répandue dans toute l'Amérique latine pour plusieurs raisons: déjà elle est très abordable, est facile à réparer et est également tout-terrain. J'avais d'ailleurs appris lorsque je vivais au Mexique que la dernière usine produisant le vieux modèle n'avait fermé ses portes qu'au début des années 2000: il n'est donc pas étonnant d'en retrouver encore un peu partout sur le continent.
C'est l'aspect tout-terrain de ce véhicule qui est particulièrement prisé par les automobilistes des environs. En effet, seule la BR-116 traverse la ville et contribue ainsi à la désenclaver. Pour le reste, s'engager ailleurs peu importe dans quelle direction sur le réseau routier secondaire vous conduira inévitablement à voir la route s'élever rapidement et à devoir emprunter de la piste après quelques lacets en sortie de Miradouro. Dans ces conditions, un véhicule fiable et passe partout est indispensable.
En ce jour du 16 avril donc, l'heure de reprendre la route a sonné. J'ai fait mes comptes et malgré mes 108 kilomètres en moyenne par étape et plus de 3000 parcourus en 1 mois et demi, le constat est évident et quitter le pays dans le délai des 90 jours qui m'est imposé est déjà hors de portée... Rien de dramatique néanmoins car il reste de nombreuses villes sur mon parcours dans lesquelles je pourrai aisément prolonger mon titre de séjour monneyant finances. Certes, je pourrais aussi emprunter les transports en commun afin d'avaler les kilomètres et atteindre la frontière dans les délais impartis mais j'aime trop parcourir le monde à vélo pour me résoudre à une telle option et puis... prendre les transports en commun...ce ne serait plus l'aventure! En revanche il va tout de même falloir anticiper et s'affranchir de cette formalité sous peu car je n'ai prolongé un visa qu'une seule fois dans toute ma carrière d'aventurier (c'était en Mongolie) et en me basant sur cette maigre expérience, l'unique option proposée pour prolonger le titre de séjour était un délai supplémentaire d'un mois. Or, s'ils n'ont que ça à me proposer, pas sûr que ça suffise pour un pays aussi grand que le Brésil qui mesure tout de même 15,5 fois la France! Par mesure de précaution, il va donc falloir que j'augmente dès à présent la cadence et que je passe au moins à du 120 km par étape pour mettre toutes les chances de mon côté.
La pluie est au rendez-vous pour mon départ de chez Marcos et Amanda et elle ne me quittera pas pendant les 2 premiers jours, me dissimulant l'essentiel des sommets traversés et m'empêchant d'honorer mes nouveaux objectifs. Ici, la BR-116 suit une orientation nord/nord-est et continue ainsi sur environ 700 kilomètres pendant lesquels les prairies de moyenne altitude disparraissent rapidement au profit des plantations de café qui ne tardent pas à remplir l'horizon avant de laisser progressivement place à une zone toujours aussi montagneuse mais de moins en moins luxuriante à mesure que je progresse vers le nord.
25 avril. Je viens de parcourir 1210 kilomètres en 10 jours malgré une météo mitigée, de nombreux cols et je me trouve désormais à mi-chemin entre le tropique du capricorne et l'équateur. Faire route quasiment plein nord depuis mon départ de chez Marcos sur une telle distance a de nouveau fait évoluer les paysages et le climat: je peux dorénavant tirer un trait sur les zones tempérées du sud et dire bonjour au climat tropical, à ses palmiers ainsi qu'à la chaleur qui se fait de plus en plus ressentir et qui me contraint à prendre mes petits déjeuners à la frontale et à démarrer mes étapes dès les premières lueurs du jour. J'en ai également terminé avec la montagne depuis hier et ma moyenne journalière tourne à présent autour des 150 kilomètres, bien aidé par l'absence de relief mais aussi par une distance entre les villages qui s'est considérablement allongée, cette dernière passant en moyenne d'une vingtaine de kilomètres il y a quelques jours à plutôt 40-50 km actuellement. En fin d'étape, je continue à fréquenter assidûment les postos pour ses nombreux services, ce qui me donne toujours l'occasion de discuter avec les routiers de passage, qui sont une mine d'or en matière de renseignements. J'apprends ainsi que continuer sur la BR-116 est la route la plus directe pour progresser mais que plus au nord de ma position, les routiers l'évitent car il y a des pillages. On me conseille donc plutôt de bifurquer sur la BR-101 qui suit le tracé du littoral sur des milliers de kilomètres. En l'empruntant: je ferai certes un détour mais je souffrirai moins de la chaleur et puis cette route présente aussi l'avantage de passer par toutes les capitales des petits états à venir, ce qui me donnera l'occasion de prolonger mon séjour plus facilement.
J'ai quitté le Minas Gerais depuis quelques jours et je me trouve actuellement dans l'état de Bahia. Ma remontée vers le nord via la BR-101 me rend hélas le témoin d'un appauvrissement progressif des populations (elle est désormais majoritairement composée par les descendants des esclaves venus d'Afrique) et des infrastructures. J'ai même la désagréable impression que le budget alloué aux états du nord ne rivalise pas avec ceux du sud; impression qui ne fera que se confirmer à mesure de mon parcours et qui se traduit par des routes dont l'état va se dégrader de plus en plus et rendant mes crevaisons de plus en plus fréquentes. Ici, l'agriculture domine le paysage et on y trouve principalement de la canne à sucre, du cacao, du coton ainsi que cet eternel soja... Les nombreux arbres à fruits tropicaux viennent compléter cet inventaire, ce qui me donne l'occasion de reprendre de petites séances de maraude afin de faire le plein de vitamines pour rien.
Avec l'augmentation de la pauvreté est également apparue la prolifération des lieux de cultes évangélistes: j'avais déjà eu affaire à leurs fidèles au Paraguay en quelques occasions et ils ne m'ont jamais fait bonne impression...en fait, je les ai toujours trouvés trop fanatiques, certains d'entre eux flirtant d'un peu trop près avec la folie et profitant trop aussi de la crédulité et des bourses de leurs fidèles.
La grande différence, c'est qu'au Paraguay il ne s'agissait encore que de quelques communautés relativement discrètes et fauchées alors qu'ici, elles sont nombreuses et disposent de moyens considérables: chaîne de télévision nationale, multiples canaux de radios, affichage intempestif, lieux de cultes tape-à-l'oeil et omniprésents: bref, impossible de passer à côté tant de prosélytisme...Ils sont tellement puissants qu'ils influent même sur la politique du pays et ont ainsi contribué à l'arrivée au pouvoir de Bolsonaro.
Au 1er mai à la mi-journée, je fais mon entrée à Marechal Deodoro, une banlieue de Macéio (la capitale du petit état d'Alagoas) située à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest du centre ville. J'en ai désormais terminé avec "les états mastodontes" comme Minas Gerais et Bahia qui sont tous deux aussi grands que la France et évolue à présent à travers une succession de petits états ne me prenant pas plus d'un jour et demi à traverser à chaque fois. J'ai parcouru environ 550 kilomètres supplémentaires en 5 jours malgré 2 petites étapes pour arriver jusqu'ici et je n'avais pas spécialement prévu de m'arrêter de si bonne heure mais aujourd'hui, il tombe des cordes et alors que je me fais surprendre par un nouvel épisode pluvieux, une voiture s'arrête à ma hauteur et ses occupants m'invitent à venir me reposer chez eux, me demandant tout de même au passage si j'aime bien les animaux et si ces derniers ne me dérangent pas...
En effet, Sergio et Eliane ne plaisantaient pas en me demandant cela! Avec environ 30 chats, 15 chiens et 2 cyclistes à la maison moi y compris: ces derniers vivent dans "un sanctuaire" et ne peuvent s'empêcher de recueillir tous les animaux et cyclistes errants qu'ils trouvent sur leur passage. Malgré tout ce petit monde, les lieux sont étonnamment maintenus dans un bon état de propreté, des femmes de ménage se succédant 3 fois par jour pour briquer à fond la vaste propriété et nourrir tout ce petit monde.
Sergio et Eliane sont les patrons d'une petite entreprise de transport routier de marchandises opérant sur le secteur uniquement et possèdent une petite flotte d'une dizaine de camions seulement. Il y a quelques années ils couvraient encore tout le pays, travaillaient comme des forcenés et possédaient au moins 20 fois plus de véhicules qu'aujourd'hui mais Sergio a subi une crise cardiaque, ce qui a tout remis en question. Ils ont alors presque tout vendu et mènent depuis une vie décontractée à l'opposé de leur précédente carrière.
Quelle aubaine! cette invitation tombe à pic puisqu'il ne me reste que 3 semaines avant que mon visa n'expire et il est grand temps de s'en occuper. D'autre part, je préfère aussi refaire une injection contre la fièvre jaune car sur mon carnet de vaccination internationale, la durée de validité de 10 ans est expirée et je n'ai aucune envie de prendre le risque de me faire refouler à la frontière guyanaise et devoir retraverser l'Amazonie à cause d'un vaccin qui n'est plus en règle.
Leur propriété se trouve à quelques encablures de la rive sud du riacho Breião qui connecte la lagune Mundaú au lac Manguaba. Entre mes démarches, les visites à l'entrepôt ainsi que chez le vétérinaire qui occupent nos journées, nous effectuons quelques longues sorties en kayak afin de pouvoir profiter pleinement des couchers du soleil somptueux du secteur, le tout accompagné d'harmonieux concerts de chants d'oiseaux toujours différents mais dont la magie opère sans cesse.
La visite au bureau de l'immigration s'est très bien passée et pourtant avait très mal commencé puisque l'agent qui s'occupe de ma requête m'annonce d'emblée qu'il n'y a aucune possibilité offerte aux ressortissants français de prolonger leur titre de séjour... Grand moment de silence pendant lequel je me demande bien comment faire alors que la frontière la plus proche se trouve encore à environ 4000 kilomètres d'ici et qu'il ne me reste que 23 jours pour couvrir la distance. Heureusement, ma bonne étoile ne m'a pas abandonné puisque je suis tombé sur l'agent de l'immigration la plus humaine et compatissante qui soit!
Ainsi cette dernière, sans que je lui demande quoi que ce soit mais percevant sans doute mon grand désarroi me rassure immédiatement et se met à me dérouler dans les moindres détails la procédure à appliquer par la police aux frontières pour des cas comme celui-ci et m'explique qu'ils vont devoir m'imposer une amende forfaitaire qui tourne autour de 15 € par jour de retard mais qu'en aucun cas je n'aurai à payer cette pénalité dans l'immédiat pour pouvoir quitter le territoire. En revanche, si dans les 5 années à venir je souhaite retourner au Brésil, ils ne me laisseront pas rentrer tant que je n'aurai pas régulariser ma situation. Magnifique! autant dire que je n'aurai jamais à la payer! En plus il y a des chances que cette combine marche pour d'autres pays également me dis-je! Je l'aurais presque embrassé pour la remercier d'une si bonne nouvelle et c'est donc aussi décontracté que mon ami Sergio que je sors du bâtiment.
Concernant le vaccin contre la fièvre jaune, c'est du rapide puisque le Brésil fait parti des zones endémiques: on y trouve des centres de vaccination dans toutes les grandes villes du pays. Quand je pense qu'en France j'avais dû aller jusqu'à Besançon et débourser 80 € non remboursé alors qu'ici l'injection est gratuite, sans rendez-vous, et cela même pour les étrangers... Si j'avais su à l'époque j'aurais privilégier une vaccination ailleurs qu'en France!
Belém, le 2 juin. Voilà un peu plus de 3 semaines maintenant que je suis parti de Macéio. Ayant parcouru 2600 kilomètres supplémentaires, je me suis tout de même pris un voir parfois deux jours complets de repos par semaine car depuis mon départ de chez Sergio, je bascule progressivement vers un climat de type équatorial qui m'empêche de récupérer aussi bien que je le voudrais. Effectivement, à cause du fort taux d'humidité qui ne cesse de grimper: les moustiques sont de plus en plus nombreux, les nuits de plus en plus chaudes et les bivouacs de plus en plus inconfortables car il n'est guère possible de s'endormir avant minuit à cause de la chaleur écrasante qui règne à l'intérieur de la tente, et ce même en prenant garde de ne pas installer le campement trop tôt.
Toujours en raison de la chaleur, je me lève à présent aux alentours de 4 heures du matin et commence mes journées bien avant l'aube par quelques kilomètres de marche à pied à la frontale le temps que le soleil apparaisse et monte suffisamment haut dans le ciel. J'enchaîne ensuite immédiatement sur ma monture en m'imposant une pause tous les 30 kilomètres environ, mais pas avant... En maintenant cette discipline, il est possible d'atteindre entre 100 et 120 kilomètres de moyenne journalière selon le profil tout en terminant ses étapes vers 13 heures, ce qui laisse tous les après-midi pour se reposer et tenter de récupérer un maximum afin de pouvoir continuer à enchaîner les jours suivants.
Concernant l'itinéraire emprunté, 630 kilomètres séparent Macéio de Natal dans l'état de Rio Grande do Norte via la BR-101. Cependant, à hauteur de cette dernière ville, je bifurque direction ouest/nord-ouest via la 304 afin de rejoindre Fortaleza, puis sur la BR-222 (toujours dans la même direction) qui s'éloigne du trait de côte et m'emmène dans les terres. Le parcours se révèle alors beaucoup plus vallonné, les palmiers se raréfient et la végétation laisse petit à petit place à une savane poussièreuse aux nombreux nids-de-poule. Dans le secteur, on trouve pas mal de magnioc mais aussi des charognards en nombre se nourrissant des carcasses jonchant parfois les abords de la route. Les ombres se font plus rares également, rajoutant encore de la difficulté au parcours...
Quel ne fût donc pas mon plaisir lorsque je commençai à voir apparaître la luxuriante et exubérante végétation de la jungle amazonienne en périphérie de Belém avec les désavantages de son climat équatorien mentionné auparavant certes! Mais surtout avec ses ombres généreuses et ses averses rafraîchissantes quasi-quotidienne ... Rapidement, je m'achète un petit hamac militaire assez léger pour fêter ça et pouvoir me prélasser convenablement.
Belém: c'est là que la route s'arrête pour moi car je dois trouver ici un moyen de franchir le fleuve Amazone et rallier Macapá qui se trouve sur sa rive nord. La liaison entre les 2 villes est assurée par bateau avec 2 départs par semaine: le trajet est long de 480 kilomètres et la traversée dure 28 heures. Monnayant un passage pour 140 R$ (soit 35 € environ), je me dégote un couchage en plein air sur le pont supérieur où de multiples crochets sont suspendus afin d'y installer son hamac, me donnant par la même une occasion inespérée d'être aux première loges pour assister à la vie le long de l'Amazone.
Ce qui me frappe le plus, c'est la grande dispersion des habitations avec une population qui est certes présente tout le long du fleuve mais très essaimée... Pas ou peu de commerces à l'horizon et de trop rares villages en vue que l'on pourrait compter sur les doigts de la main... En revanche, je trouve les habitations toutes plus belles les unes que les autres, chacune disposant même de son propre ponton.
Au bruit du moteur de notre embarcation, les canots des habitants s'approchent chacun leur tour de la coque, parfois se ravitaillant, parfois vendant aussi le produit de leur pêche, ce qui permet de faire tourner le restaurant du bateau. Bref, tout le monde y gagne et c'est tant mieux.
Macapá, 13h30 le 5 Juin. Pendant la traversée, j'en ai profité pour me rendre dans la cale afin de réaliser une inspection minutieuse de mon vélo car cette ville qui concentre à elle seule la moitié des habitants de l'état d'Amapá, est sans aucun doute ma dernière chance de trouver du matériel convenable avant d'attaquer la BR-156 qui va me faire traverser la forêt amazonienne plein nord sur 600 kilomètres environ. Bien m'en a pris puisque je remarque assez rapidement que mon pneu arrière est plus que lisse... À peine débarqué, je me mets donc en quête d'une boutique vélo afin d'effectuer sans aucun délai le changement. Ensuite, décidant qu'il est trop tard pour partir à cette heure-ci, je me trouve une petite chambre bon marché pour la nuit où je profite de mes derniers instants d'un repos confortable.
La BR-156 est une route qui est en construction depuis plus de 85 ans et aujourd'hui encore il reste 110 kilomètres de pistes à terminer juste avant de rejoindre Oiapoque et la frontière guyanaise; ce qui veut dire qu'ils avancent en moyenne de 5,7 kilomètres par an. À ce rythme là, il leur faudra donc encore 19 ans pour terminer...Vous y êtes presque les gars!
Tout ce que j'espère, c'est qu'il ne pleuvra pas trop voir pas du tout pour mon départ et les jours suivants car une piste humide serait synonyme de galère sans nom... Et je sais de quoi je parle! En effet, lorsque je parcourais le Cambodge à vélo en 2003 et me rendais de Siem Reap au lac Tonlé Sap, j'ai connu "les joies" d'arpenter une piste dans de telles conditions et je sais parfaitement que la progression serait extêmement laborieuse. Dans l'eventualité où la piste serait sèche, il faut donc en profiter pleinement et avancer de l'aube au crépuscule peu importe l'état de fatigue et se condamner à une étape titanesque. Voilà pour le programme!
7 juin. Je viens de crever à l'avant au kilomètre 300 mais j'en profite tout de même pour regarder l'état de mon pneu arrière de facture indonésienne flambant neuf acheté deux jours plus tôt et le constat est sans appel: une belle grosse bulle bien visible a déjà commencé à se former sur le flanc du pneu m'indiquant qu'il ne tiendra plus longtemps! je rage contre ce foutu pneu mort après seulement 300 kilomètres... mais quelle merde! Bon...restons calme et réfléchissons! Le prochain village est encore loin d'après ma carte et le précédent ne se trouve qu'à 15 km, autant faire demi tour en espérant que le pneu tienne jusque là et tâchons de trouver de la seconde main, de toute façon c'est ma meilleure chance et puis... je n'ai pas le choix... Une fois arrivé, je fais du porte-à-porte et tombe finalement sur un pirelli que j'achète à 10 € et puis je repars dans la bonne direction.
9 juin. J'attaque la piste après 30 petits kilomètres sur le bitume seulement. Ça a pas mal rincé avec beaucoup d'averses hier dans la journée ainsi que dans la nuit mais aujourd'hui, malgré un ciel menaçant, il n'a pas encore fait une goutte. 12 heures plus tard, éreinté mais satisfait d'avoir passé la piste en une seule fois, avec 141 kilomètres "au compteur": je m'endors du "sommeil du juste", crasseux des pieds à la tête tout comme ma monture. Il faut dire qu'il aura fallu beaucoup slalomer entre les nids-de-poule, s'engager sur d'étroits ponts en bois pour franchir criques et rivières, traverser pieds nus les portions les plus boueuses avec nettoyage du vélo en sortie et relancer dans les côtes usantes après une telle distance.
Le 10 juin, après plus de 2 heures de démarches et être passé dans 3 bureaux différents au poste frontière brésilien, j'écope finalement d'une amende d'environ 200 € avant de basculer de nouveau en France, après 10 ans d'absence consécutive sur le territoire national. Quelle aventure!
Quelques chiffres:
-J'ai parcouru 5114 kilomètres au Brésil en vélo et 480 km en bateau en 57 jours et 43 étapes (bateau non comptabilisé dans les étapes ni dans la moyenne journalière), soit une moyenne de 119 kilomètres par étape pour un total de 8494 kilomètres en 104 jours et 70 étapes (bateau non comptablilisé dans les étapes ni dans la moyenne journalière) , soit une moyenne totale de 114,5 kilomètres pas étape.
-J'ai également parcouru 361 kilomètres en Guyane en 17 jours et 4 étapes, soit une moyenne de 90,2 kilomètres par étape.
-J'ai également parcouru 425 kilomètres en France en 3 jours et 3 étapes, soit une moyenne de 141,6 kilomètres par étape.
-Le compteur total s'élève à 74.233 kilomètres en 1290 jours et 803 étapes, soit une moyenne de 92,4 kilomètres par étape.
